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Dunhuang était une ville de commerce prospère et florissante, aussi grande et populeuse que Kachgar, sise dans un bassin sableux encerclé de falaises rocailleuses couleur chameau. Mais si les auberges de Kachgar étaient prévues pour accommoder des voyageurs musulmans, celles de Dunhuang possédaient tout ce qu’il fallait pour contenter le goût et les coutumes bouddhistes. La ville avait en effet été fondée, quelque neuf siècles plus tôt, par un marchand de confession bouddhiste qui avait été assailli, quelque part aux environs de la route de la soie, par des bandits, les voix des azghun ou un quelconque démon kwei et qui avait miraculeusement échappé à leur maligne emprise. Il s’arrêta en ces lieux pour en remercier le Bouddha, en lui érigeant une statue à son effigie qu’il plaça dans une niche située dans l’une des falaises. Au cours des neuf cents années qui s’étaient ensuivies, chaque bouddhiste de passage avait ajouté une décoration de son cru dans l’une des cavernes du coin. C’est pourquoi le nom de Dunhuang, qui signifie « falaises jaunes », se traduit aussi parfois par « grottes des mille bouddhas ».
Cette désignation est du reste trop restrictive. Je les appellerais plutôt les grottes des millions de bouddhas, au minimum. Car plusieurs centaines de grottes grêlent désormais ces mêmes falaises, certaines naturelles, d’autres entièrement creusées de main d’homme, et dans chacune reposent sans doute pas moins de deux mille statues du Bouddha, grandes et petites, tandis qu’aux murs sont peintes des fresques qui représentent peut-être mille fois plus encore d’images du Bouddha, sans compter les divinités de moindre importance et autres notabilités de sa suite. Je remarquai que la plupart de ces images dépeignaient des créatures de sexe masculin, que très peu figuraient des femmes. En revanche, bon nombre d’entre elles n’étaient pas clairement identifiables sur ce plan. Toutes avaient cependant un trait commun : leurs oreilles allongées aux lobes descendant aux épaules.
— La croyance publique, expliqua le vieux gardien de la grotte, veut qu’une personne née avec de longs lobes d’oreilles soit destinée à une vie prospère et heureuse. Les plus heureux et prospères de tous les humains ayant été le Bouddha et ses disciples, nous pensons qu’ils devaient avoir des oreilles de ce genre et les représentons ainsi.
Le vieil abashi, ou moine, s’était fait un plaisir de me faire visiter ces cavités et, pour l’occasion, s’exprimait en farsi. Je le suivis de niche en caverne et de caverne en grotte, et dans toutes je pus voir des bouddhas. Certains debout, d’autres tranquillement allongés et paraissant dormir, ou le plus souvent assis en tailleur sur une fleur de lotus géante. Le moine me raconta que « Bouddha » était à l’origine un mot indien qui signifie « l’Éveillé » et qu’avant de connaître son apothéose, il avait été un prince de l’Inde. Je me serais donc attendu que toutes les statues incarnent un petit homme à la peau noire, ce qui n’était pas le cas. Le bouddhisme s’était en effet étendu depuis longtemps de l’Inde vers d’autres nations, et, manifestement, chaque dévot ayant payé pour placer ici une statue ou une peinture avait envisagé le Bouddha à sa propre image. Certaines des plus anciennes montraient en effet un homme sombre et décharné, comme peuvent l’être beaucoup d’Indiens, mais d’autres auraient aussi bien pu être des Apollons grecs, des Persans au profil d’aigle ou des Mongols bardés de cuir. Quant aux plus récentes, elles arboraient toutes la complexion de cire, l’expression placide et les yeux bridés légèrement inclinés de sujets aisément reconnaissables, puisqu’elles étaient du plus parfait type han.
Il était évident aussi que des maraudeurs musulmans avaient dû, par le passé, écumer les rues de Dunhuang, car de nombreuses statues étaient en ruine ou avaient été taillées en pièces, révélant ainsi leur construction simple de gesso, ou plâtre, moulé sur des armatures de rotin et de roseau. Lorsqu’elles tenaient encore debout, elles étaient souvent cruellement défigurées. Comme je l’ai déjà dit, les sectateurs d’Allah détestent les portraits d’êtres vivants. Aussi, lorsqu’ils n’avaient pas eu le temps ici de détruire une statue de fond en comble, ils l’avaient décapitée (la tête étant le siège de la vie) ou bien s’étaient en toute hâte contentés d’en extraire les yeux (où se lit l’expression de la vie). Ils avaient même pris la peine d’érafler les yeux minuscules de plusieurs milliers d’images peintes sur les murs, y compris celles de jolies et délicates silhouettes de femmes.
— Alors que ces femmes, se plaignait amèrement le vieux moine, ne sont même pas des divinités ! (Il pointa du doigt une pétulante petite personne.) Voici Devatâ, l’une des danseuses célestes qui accompagnent les âmes bénies vers le Sukhavati, la Terre pure qui sépare les vies. Quant à celle-ci (il montrait à présent une jeune fille représentée en train de voler, dans un tourbillon de jupes et de voiles rappelant les ailes du papillon), c’est l’une des Apsara, les tentatrices de l’éther.
— Il y a donc des tentatrices au paradis bouddhiste ? demandai-je, intrigué.
Il renifla et précisa :
— Juste pour empêcher un surpeuplement de la Terre pure.
— Vraiment ? Et de quelle façon ?
— Les Apsara ont pour tâche de séduire les saints hommes présents ici sur cette terre, afin que leurs âmes soient vouées entre deux vies à l’horrible terre de Naraka plutôt qu’au bienheureux Sukhavati.
— Ah ! fis-je, pour montrer que j’avais compris. Une Apsara est un succube, en d’autres termes.
Le bouddhisme a certaines autres ressemblances avec notre vraie foi. Ses adeptes sont tenus de ne pas tuer, de ne pas proférer de mensonges, de ne jamais prendre ce qui n’est point offert et de ne pas se compromettre dans des pratiques sexuelles condamnables. Mais il est aussi, à d’autres égards, fort éloigné du christianisme. Car les bouddhistes n’ont pas le droit de boire de l’alcool, de manger après minuit, d’assister à des fêtes, de porter des décorations sur le corps, ni de dormir ou même se reposer sur un matelas confortable. Leur religion possède bien l’équivalent de nos moines, nonnes et prêtres, nommés chez eux ubashi, ubashanza et lama, mais si le Bouddha leur a bien recommandé, comme chez nous, de vivre dans l’austérité, bien peu s’y plient.
Par exemple, le Bouddha avait demandé à ses adeptes de ne porter que des « vêtements jaunis » (désignant par là de simples hardes, décolorées par le délabrement et la moisissure). Mais les moines et les nonnes bouddhistes n’obéissent qu’à la lettre de ces instructions, non à l’esprit, car ils sont aujourd’hui vêtus de robes taillées dans les plus coûteuses étoffes, tapageusement teintes du jaune le plus brillant à l’orangé le plus ardent. Ils possèdent aussi de grands temples appelés potkada et des monastères nommés lamaseries, aussi richement dotés que meublés. Je soupçonne aussi de nombreux bouddhistes de détenir beaucoup plus d’objets personnels que les quelques-uns spécifiés par le Bouddha : une natte pour dormir, trois chiffons pour se vêtir, un couteau, une aiguille, un bol avec lequel mendier un maigre et unique repas par jour, et une passoire avec laquelle débarrasser l’eau que l’on boit de tous les insectes imprudents et autres têtards qui auraient pu s’y fourvoyer, afin de ne pas les avaler.
Ce dernier instrument illustrant l’une des règles les plus fondamentales du bouddhisme : éviter que toute créature vivante, si humble et éphémère fut-elle, pût être tuée, délibérément ou même accidentellement. Cela n’a pourtant rien de commun avec le vœu de tout chrétien de faire le bien afin de mériter le paradis après la mort. Un bouddhiste croit que tout homme ne meurt que pour renaître dans la peau d’un homme meilleur qui a avancé sur la voie de l’Éveil. Parallèlement, il pense que l’homme qui a fait le mal est voué à renaître dans une incarnation de grade inférieur, animal, oiseau, poisson ou insecte. C’est la raison pour laquelle un bouddhiste ne doit jamais rien tuer. Le moindre atome de vie de la Création pouvant être une âme en train d’escalader l’échelle de l’Éveil, un bouddhiste n’osera pas même écraser un pou, craignant que ce pût être son regretté grand-père, rétrogradé depuis sa mort, ou son propre petit-fils, en route vers sa future naissance.
Tout chrétien serait sans doute admiratif du respect que voue le bouddhiste à la vie, nonobstant le grotesque manque de logique qui peut y présider, s’il n’y avait à tout cela deux inévitables résultats. Le premier est que tout bouddhiste, qu’il soit homme, femme ou enfant, n’est qu’un nid grouillant de poux et de mouches, et je ne trouvai cette vermine que trop décidée à risquer son Éveil en émigrant sur d’incroyants chrétiens dans mon genre. Le second est que, bien sûr, un bouddhiste ne peut pas manger la moindre chair animale. Le dévot se restreint au riz bouilli et à l’eau, et le croyant plus libéral ne va guère plus loin que consommer du lait, des fruits ou des légumes. C’est donc ce à quoi nous eûmes droit, nous autres voyageurs, dans notre auberge de Dunhuang : à l’heure du dîner, feuilles de palmier bouillies, cirres, thé clair et crèmes fadasses, à l’heure du coucher, mouches, tiques, punaises et poux.
— Il vécut ici naguère, à Dunhuang, me raconta mon moine han sur un ton de profonde révérence, un lama d’une sainteté sans pareille. Un homme si pur qu’il ne s’alimentait que de riz cru, sans même le faire bouillir. Afin de pousser son humilité plus loin encore, il portait une chaîne de fer serrée autour de son ventre rétréci. Le frottement de la chaîne rouillée sur sa peau provoqua une plaie qui devint purulente et attira quantité d’asticots. Or, si d’aventure l’un de ces vers rampants venait à tomber sur le sol, le lama se baissait avec amour pour le ramasser et lui demandait : « Pourquoi fuis-tu, bien-aimé ? N’as-tu donc pas assez à manger ? » Et il le replaçait tendrement dans la plus juteuse partie de la plaie.
Cette histoire instructive n’encouragea guère mon humilité, mais elle diminua d’autant mon appétit, de sorte qu’une fois de retour à l’auberge je fus tout à fait capable de m’abstenir de la blafarde bouillie du repas vespéral. Le moine n’en termina pas moins :
— Le lama finit par devenir une plaie vivante, qui le dévora complètement, et il en mourut. Nous l’admirons et l’envions tous, car il avait sans doute progressé loin sur la voie de l’Eveil.
— Je l’espère sincèrement, répondis-je. Mais, au fait, qu’arrive-t-il au bout de ce chemin ? L’Éveillé accède-t-il alors au paradis ?
— Rien d’aussi grossier, répliqua l’ubashi. Tout au plus peut-on espérer, au terme d’une suite ininterrompue de renaissances et de vies successives remplies d’efforts pour s’élever, être simplement libéré de la nécessité de vivre. Se retrouver débarrassé de cet esclavage des besoins humains, de ces désirs, ces passions, ces chagrins et ces souffrances. Nous espérons atteindre le Nirvana, qui veut dire l’« éclatement ».
Il ne plaisantait pas. Un bouddhiste n’est pas animé, comme nous pouvons l’être, du désir de mériter pour son âme une existence éternelle de bonheur dans la quiétude des demeures célestes. Il n’aspire à rien d’autre qu’à une extinction absolue ou, comme le précisa le moine, à « une communion avec l’Infini ». Il admettait que sa religion n’avait supprimé ni les paradisiaques Terres pures, ni ces Horribles Terres qui n’étaient pas loin de ressembler à l’enfer. Mais il maintenait que ce n’étaient (comme nos limbes ou notre purgatoire) que des états transitoires, des étapes intermédiaires entre renaissances vers le Nirvana. Et que, parvenue à cette destination ultime, l’âme était bel et bien éliminée, soufflée telle une chandelle. Jamais plus elle ne reverrait la Terre, pas plus qu’elle ne jouirait d’un paradis ou n’endurerait un enfer. Plus rien !
Tandis que notre convoi avait repris sa progression vers l’est, j’allais avoir amplement matière à revenir sur ces croyances, par une journée merveilleusement propice à pareils sujets de réflexion.
Nous avions quitté l’auberge très tôt, à l’heure où les oiseaux, encore à peine éveillés, font entendre leurs tout premiers pépiements, gazouillis et stridulations, si aigus et nombreux qu’on eût cru le grésillement de l’huile dans une gigantesque poêle. Après quoi les colombes, moins matinales, s’animèrent à leur tour et se mirent à murmurer leurs plaintes discrètes, comme empreintes de regrets, mais si innombrables là aussi que leur douce rumeur se mua progressivement en un feulement velouté. Une autre caravane, impressionnante, partait en même temps que nous ce matin-là et, dans ces régions, les chameaux portent leurs clochettes non autour de leur encolure mais attachées aux genoux. Ils s’éloignaient donc à grandes enjambées, dans un joyeux concert de sons métalliques qui semblaient tinter, cliqueter et tintinnabuler du bonheur de se remettre en marche. Je chevauchais à côté d’une voiture de ce convoi dont l’une des hautes roues avait arraché quelque part une gerbe de jasmin demeurée prise dans ses rayons. Ainsi, chaque fois que ses rameaux en fleur parvenaient à hauteur de mes narines, j’aspirais avec délectation une douce bouffée de leur parfum.
La route donnant issue au bassin de Dunhuang nous conduisit d’abord le long d’une ravine creusée entre les parois aux multiples cavernes, laquelle déboucha dans une vallée verdoyante semée d’arbres, de champs et de fleurs sauvages. Ce devait être notre dernière oasis avant longtemps. Tandis que nous traversions cette vallée, je pus découvrir un spectacle si beau qu’il est resté gravé dans ma mémoire. À quelque distance de là, un panache de fumée jaune doré s’élevait dans la brise du matin, et il nous frappa tous, chacun s’interrogeant sur son origine. S’il provenait du feu de camp de quelque caravane, que pouvaient-ils donc brûler pour donner à ce nuage de fumée une couleur aussi étrange ? Cette poudroyante effluence s’élevait toujours en volutes tourbillonnantes. Parvenus auprès d’elle, nous constatâmes avec surprise qu’il ne s’agissait nullement de fumée. Sur l’une des pentes de la vallée s’étendait une prairie entièrement couverte de fleurs, dont les myriades de corolles mordorées exhalaient avec exubérance, dans la douce brise qui balayait la route de la soie, une vaste nuée de pollen qu’elle dispersait sur d’autres versants. Nous chevauchâmes à travers cet amas de simili fumée et, lorsque nous en sortîmes, nous étincelions aux rayons du soleil, ainsi que nos chevaux, comme si nous venions d’être recouverts de feuilles d’or.
Autre chose. De la vallée, nous débouchâmes sur une région de dunes ondulantes faites d’un sable qui n’avait plus rien de sa teinte de chameau ou de lion, puisqu’il était d’un gris argent foncé, comme du métal réduit en poudre. Narine, qui était descendu de sa monture pour se dégourdir les jambes, avait gravi l’une de ces dunes de sable gris à la recherche d’un peu de tranquillité. Or, à son intense surprise (tout comme à la mienne), ce sable aboyait tel un chien hargneux sous chacun de ses pas. Il n’émit aucun bruit particulier pendant que Narine se soulageait dessus, mais lorsqu’il se tourna pour redescendre, son pied dérapa et il glissa tout le long de la pente accompagné d’un joli son musical et puissant, une profonde note en vibrato, comme si la corde du plus gros luth du monde avait été raclée.
— Mashallah ! lâcha Narine terrorisé, en bondissant sur ses pieds.
Il se mit à courir comme un dératé sur le sable, gagnant précipitamment la terre plus ferme de la piste où il fit une pause, afin de secouer la poussière dont il était imprégné.
Mon père, mon oncle et nos deux guides se battaient les côtes de rire en le regardant, et l’un des Mongols fit :
— Ces sables sont appelés luiing.
— « Voix fracassantes », me traduisit oncle Matteo. Nico et moi les avions déjà entendues en passant sur cette route. Elles peuvent aussi, par grand vent, se mettre à pleurer, et leurs lamentations sont encore plus accentuées l’hiver, lorsque ces sables sont gelés.
C’était en soi un phénomène assez merveilleux, il faut bien le reconnaître. Mais un seulement parmi tant d’autres, sur cette terre, comme le chant des oiseaux à l’aube, le son des clochettes des chameaux, le parfum du jasmin ou celui de ces fleurs sauvages à la corolle d’or, si déterminées à fleurir qu’elles jetaient avec force leur semence au vent, au petit bonheur...
Ce monde est beau, me dis-je, et la vie y est douce, que l’on compte sur un paradis ou qu’on craigne un enfer à son terme. Je ne pouvais que plaindre des gens aussi pathétiques que ces bouddhistes qui jugeaient leur vie sur Terre si terrible, si misérable et si répugnante que leur vœu le plus cher était de fuir dans l’oubli. Pas moi, non, jamais. Si j’avais dû n’accepter qu’une des croyances bouddhistes, cela aurait été celle des renaissances répétées en ce bas monde, même s’il avait fallu qu’entre deux réincarnations humaines je ne fusse qu’un misérable pou ou un rameau de jasmin. Oui, pensais-je. Si je le pouvais, je continuerais de vivre éternellement.